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Bugs ou la « belle mort » des coléoptères

Sur une série de photographies de Thierry Cohen

Ce sont des châssis, des carcasses ; ce sont encore des armes et des vêtements ; enfin ce sont des peaux. Ce que la vie laisse derrière elle quand elle s'est retirée, ce que la guerre laisse derrière elle sur le champ de bataille. Des cadavres, ici des cadavres de coléoptères.

Caparaçons, cuirasses, lances, boucliers, armures, plastrons, parures, ces corps d'insectes, bien intacts mais secs, et debout, n'en finissent pas de luire, de porter la couleur, d'engager leur matière. Leur épiderme est un blason. Leur noir huileux irradie tout autant que leur éclat d'or ou de bronze, leur vernis de bois, leur toucher de cuir : ils éblouissent comme des bijoux. Précisément ils composent un trésor, le butin que la nature a livré à la science, la récolte que l'entomologie cède à la photographie. C'est pourquoi ce sont exactement des dépouilles.

Cette série de portraits d'insectes en dépouilles prend à rebours l'un des objets premiers de la photographie : le travail du photographe n'est pas ici de fixer le vivant, de saisir le présent dans l'image clic-clac, mais à l'inverse de redonner vie à ce qui est mort, de redonner à ces dépouilles une présence dans le temps. Ces images – plans rapprochés, cadrages de face ou de trois quarts, mise en lumière, options chromatiques – transforment donc la mort en puissance, leur beauté inouïe suffit à l'attester, elle prend ici un sens spécifique : elle est édification, elle est aussi ce qui propulse la dépouille dans un espace post-mortem que la mort n'atteint plus.

Le photographe fait ici œuvre de « belle mort » : en Grèce ancienne, la belle mort est ce qui promet au héros tombé délibérément sur le champ de bataille une gloire immortelle ; les familles, les cités, les poètes commémoreront son nom, si bien que contrairement à l'outrage au cadavre, destiné à en priver le héros, la belle mort implique certains rituels funéraires et un certain traitement du corps afin d'en conserver la beauté.

La photographie alloue une belle mort à ces coléoptères. Si l'entomologiste les a nommés, s'il les a préparés, classés, mesurés, étudiés, le photographe, lui, les expulse de leurs boîtes cercueils et, les exposant de nouveau à l'air libre, à la lumière, les remet en mouvement, leur redonne une place, une position singulière au monde et dans la mémoire des hommes.

Maylis de Kerangal, Paris 2009