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Villes éteintes

 

« Des centaines de fois j'ai pensé que New York était une catastrophe […] une magnifique catastrophe ». (Le Corbusier, cité dans le New York Herald Tribune, 6 août 1961)


« La Cité appartient à la Nuit ; peut-être à la Mort, mais certainement à la Nuit. » (James Thompson, « La Cité de la nuit terrible », poème, 1874)


On pourrait vous pardonner de croire que, parmi toutes les choses existantes, au-dessus de nos têtes les étoiles sont toutes les mêmes. Trop lointaines, trop grosses, trop anciennes pour être affectées par ce que nous faisons, nous autres, petits humains. Les étoiles nous observent d'en haut avec bienveillance ou avec dédain, selon l'humeur du poète. Notre destin serait écrit dans les étoiles. C'est du moins ce que nous rappelle sans cesse notre littérature. Les amants maudits sont en quête d'une étoile polaire et il semble parfois que tout écrivain cherchant l'inspiration n'a qu'à lever les yeux pour trouver la réponse dans les étoiles. Shakespeare les a appelées « étoiles funestes ». Depuis toujours les étoiles nous influencent, et nous n'y pouvons rien. Et pourtant aujourd'hui, il semble que la capacité infinie des hommes à semer le trouble a même atteint les étoiles.

Dans la série de photographies de Thierry Cohen, Villes éteintes, on pense voir des nuits étoilées au-dessus des villes. Très classique, très poétique. C'est en fait tout l'inverse. Ces ciels sont une condamnation, une lamentation. Ce sont les ciels que nous ne voyons pas. Ils sont le fruit d'un travail photographique extrêmement minutieux, dans lequel une exécution très soignée est porteuse de plusieurs niveaux de lecture.

À l'origine de ces photos, une opération sans laquelle rien n'est possible. La voûte étoilée d'un endroit est superposée au paysage urbain d'un autre lieu. La raison en est simple. Comme chaque astronome amateur le sait, il est impossible d'observer les détails d'un ciel étoilé au-dessus d'une ville. Les lumières de la ville moderne génèrent un niveau de pollution lumineuse tel que regarder le ciel urbain revient à être aveuglé par les phares d'une voiture arrivant en sens inverse. Ajoutez à cela la pollution atmosphérique au-dessus de n'importe quelle ville et vous vous retrouvez avec un écran que la lumière peine à traverser. Que vous soyez à New York ou à Rio, à regarder le ciel lors d'une belle nuit claire - même sans aucun nuage - vous ne verrez pas les explosions de lumière de Thierry Cohen. Et pourtant elles sont là, mais masquées par les interférences des hommes.

Le premier photographe à avoir divisé ses clichés à l'horizontale spécifiquement pour équilibrer la luminosité est Gustave Le Gray. Ce maître français du XIXe siècle, grand technicien, maîtrisait parfaitement tous les détails de la technologie, mais il considérait que les émulsions disponibles à son époque ne permettaient pas, lors d'une même exposition, de rendre aussi bien la luminosité d'un ciel que celle des eaux scintillantes. Pour sa série de paysages marins si poétiques réalisés dans les années 1850, il a assemblé des négatifs de prises de vues de mer d'une part, et de ciel d'autre part. La ligne d'horizon s'est révélée fort utile pour réunir les deux clichés de façon discrète.

Thierry Cohen est également un technicien habile, qui pratique la photographie numérique depuis bien plus longtemps que la plupart des photographes. Mais son œuvre ne reflète pas que sa virtuosité. Il ne se contente pas de remplacer un ciel par un autre par souci de lisibilité photographique. En voyageant dans des endroits dénués de toute pollution visuelle, mais situés sur la même latitude que ses villes, et en pointant son objectif avec le même angle à chaque fois, il obtient des ciels qui, puisque la Terre tourne sur son axe, sont les mêmes que ceux que l'on pourrait observer quelques heures auparavant ou ultérieurement au-dessus des villes qu'il a photographiées. En d'autres termes, il montre non pas un ciel imaginaire tel qu'on pourrait le rêver, mais un vrai ciel tel qu'il devrait être vu.

C'est un traitement très puissant, mais aussi extrêmement complexe. Afin de trouver des sites ayant une bonne clarté atmosphérique, Cohen se rend - toujours sur la même latitude que ses villes - dans des endroits sauvages et retirés : le désert d'Atacama, de Mojave, les steppes du nord de la Mongolie. Qui parmi nous, à l'exception de quelques astronomes de métier, pourrait dire si Cohen a « triché » en trouvant un bon ciel sans toutefois aller aussi loin ? Mais la photographie a toujours eu un rapport étroit avec le réel. Un bon ciel n'est pas le vrai ciel. Et le vrai ciel va toujours très fortement raisonner en nous.

À mesure que la population mondiale s'urbanise et que nous perdons notre relation à la nature, les conséquences négatives de cette urbanisation sont de plus en plus évidentes. La pollution lumineuse a-t-elle des effets néfastes ? Probablement. Pour les êtres humains, il y aurait des liens physiologiques avec certains types de cancer, et le phénomène de « jour permanent » a certainement un impact psychologique. Quant à la faune et la flore, les conséquences sont multiples. La « ville qui ne dort jamais » est peuplée de millions d'individus qui ne respectent pas le cycle naturel du travail et du repos. A force de perdre contact avec le ciel, on devient un rat de laboratoire. Nous en prenons tous le chemin, et il se pourrait bien que nous ne soyons plus jamais en mesure d'observer le ciel correctement. Les cartes qui montrent l'intensité de la pollution générée par cet éclairage urbain sont tellement lumineuses que c'en est presque effrayant. Il existe encore quelques « trous » où l'on peut voir le ciel, mais seulement dans les zones les moins peuplées.

Par ailleurs, Thierry Cohen ne nous montre pas seulement les ciels que nous ne pouvons pas voir. Son approche est bien plus complexe. Avez-vous remarqué à quel point les villes ont l'air mortes, sous le feu d'artifice des étoiles ? Aucune lumière aux fenêtres, aucune trace lumineuse de circulation automobile. À peine quelques reflets de l'ardeur des astres. Ceci s'explique aisément : les villes ont été photographiées de jour, lorsque toutes les lumières de la ville sont éteintes ou brillent moins intensément. Quelle intelligence, cette façon qu'a Thierry Cohen d'isoler tous les obstacles photographiques entravant son expression, et de les surmonter de façon si parfaite !

Il existe une légende urbaine déjà ancienne selon laquelle chaque ville regorge d'énergie et illumine tout ce qui l'entoure. Toutes les routes mènent à Rome, dit-on. Cohen nous dit justement le contraire. Il est impossible de ne pas lire ces images comme l'artiste veut qu'elles soient interprétées : froides, des cités froides, coupées des énergies apparemment infinies qui les dominent. Ce puissant retournement correspond tout à fait à la déferlante actuelle de la pensée écologiste. Regardez le travail de Sebastião Salgado par exemple, qui a dépeint dans ses œuvres antérieures des zones en détresse - qu'elles soient géographiques ou sociales. Aujourd'hui, son sujet est encore plus vaste - notamment dans la série intitulée Genêsis - et nous montre l'état de la planète elle-même. Thierry Cohen n'a pas simplement découvert des images qui évoquent avec justesse la calamité que sont devenues nos mégalopoles ; il ne pouvait en trouver. Alors il les a fabriquées, avec patience, talent et avec la volonté farouche d'être entendu.

La nuit attire autant les photographes que les poètes. Les images nocturnes d'artistes comme Brassaï viennent immédiatement à l'esprit. Brassaï pour qui la nuit était comme une scène de théâtre. René Burri, le grand photographe suisse, qui s'est précipité dans les rues de New York pendant la grande coupure d'électricité du 5 novembre 1965, avec seulement huit bobines de film. Ces 40 photographies comptent parmi les plus belles d'une ville la nuit. Weegee adorait la nuit, bien sûr, ainsi que Nan Goldin, Bill Brandt et des dizaines d'autres photographes qui ont choisi la ville comme sujet de prédilection. C'est un thème particulièrement urbain, voyez-vous ? À la campagne, quand l'obscurité s'installe, vous allez vous coucher. C'est en ville que l'ivresse de la nuit s'empare de nous. La série de Cohen montre qu'il a bien compris cela. Si vous regardez de plus près ses images, je pense que vous pourrez voir les scènes noires et huileuses de Weegee derrière chaque fenêtre.

Francis Hodgson, Londres 2011.
Traduit de l'Anglais par Julie Remy

 

Francis Hodgson écrit pour le Financial Times et travaille comme consultant en photographie. Il est le co-fondateur du Prix Pictet, le prix le mieux doté dans le milieu de la photographie, et siège également à son directoire. Hodgson a dirigé jusqu'en 2009 le département de photographie chez Sotheby's à Londres. Critique de photographie pendant de nombreuses années, il a contribué à la revue Art Review et écrit régulièrement pour The Economist. Ancien vice-président d'Eyestorm, la galerie d'art en ligne, où il était responsable du développement du contenu, il a également travaillé comme directeur artistique européen pour Photonica, une importante banque d'images qu'il a contribué à fonder. Hodgson a également été un galeriste, actif à la fois dans le secteur privé et le secteur public, et donnait régulièrement des conférences dans des écoles de photographie. (Il a dispensé un cours sur la culture photographique au Royal College of Art.)

 

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